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A l'Origine des Arabes
par Ali Khedher
 

Qu’entendons-nous par le mot «Arabe » ?

Jusqu’il y a peu, le mot «Arabe» était perçu en terme racial. Il désignait un peuple dont les ancêtres étaient les Bédouins de la Péninsule Arabique. Aujourd’hui, il est établi que la continuité historique, culturelle et linguistique de ce mot n’est pas liée à une « race », évidemment, mais elle ne l’est même pas à une seule ethnie. Il se rapporte aux populations réparties dans vingt deux états du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord, d’Oman à la Mauritanie. Ces populations sont différentes les unes des autres, mais elles s’identifient par des liens historiques, linguistiques et culturels. Les Arabes ne viennent pas d’une seule souche, ne sont pas originaires d’une même zone géographique, leur langue d’origine n’est pas nécessairement l’arabe, et pourtant, ils partagent la conscience d’une arabité qui affirme des traits forts d’homogénéité et d’unité. Ce fait n’est pas récent, il remonte aux périodes les plus lointaines de l’histoire de ce que nous appelons actuellement « le Monde Arabe ».

Quant au mot « Arabe », nous savons, à partir de l’expérience historique de l’humanité, de la pensée et de l’évolution linguistique, qu’un mot ne peut exister qu’après que le besoin de nommer une personne, une chose, une action ou un état, un concept, se soit imposé. On commence alors à chercher comment créer, à partir de matériaux existants, le mot qui convient. D’ailleurs, l’existence d’un mot ne pourra durer si le mot n’est pas écrit ni enregistré. Par voie de conséquence, cela nous conduit à dire que le mot « Arabe » a été créé, puis utilisé, pour désigner ou qualifier une population, ou des populations, qui existaient bien avant que le mot ne se forme. Toutefois, la connaissance archéologique de ce mot remonte seulement au IXème siècle, plus précisément, à l’époque du roi Salmanazar III (858-823 av. J.-C.). Il désignait les populations de la Péninsule arabique et de la région du Croissant fertile, nous verrons cela plus tard.

Dans ces pages, nous allons faire une courte synthèse rassemblant les éléments archéologiques et historiques de la période préchrétienne concernant les populations qu’on a qualifiées plus tard d’Arabes. Dans un premier temps cela nous donnera la possibilité, d’avoir une vue précise sur l’origine et l’histoire de ces populations et dans un second temps, de découvrir, le sens du mot « Arabe » et son évolution au cours des siècles. Nous évoquerons conjointement les contextes historiques dans lesquels ces éléments sont apparus.

Il y a 10000 ans

Les fouilles archéologiques ont attesté que la péninsule arabique a été parcourue, aux temps préhistoriques, par différents groupes humains qui ont laissé quelques vestiges, surtout ceux de camps de chasse temporaires. Autour de 8000 ans avant l’ère chrétienne, nous trouvons, dans le Wadi Sirhan (en Jordanie), dans les environs de la Mecque, dans la Tihama yéménite, et tout au long de la côte orientale du sud de la Mésopotamie (sud de l’Irak actuel) à Oman (le site de Aïn Qannas dans le Hasa), des groupes de chasseurs cueilleurs utilisant des outils en pierre, c’est la période appelée Paléolithique supérieur. Ces groupes, pour des raisons liées à leurs dialectes, sont considérés par les archéologues comme sémites.  Entre 8000 et 5000 ans, le processus de sédentarisation commence. C’est le Croissant fertile qui fut le premier théâtre de ce passage vers le néolithique où l’homme commence à produire sa nourriture, la vie villageoise apparaît à Jéricho, à Tell Aswad prés de Damas et à Muraybet sur l’Euphrate. Certains groupes se sont installés près des oasis (al-Hasa, Yabrin, Qatif) et le long des cours des Wadi, où l’eau coule en abondance. Le processus de domestication des bovidés sauvages commence dans certaines de ces régions. Ces sédentaires pratiquaient l’agriculture et surtout l’élevage. A Oman, plusieurs sites agricoles sont découverts, les plus célèbres d’entres eux sont Hili et Bât.

Entre 5000 et 3000, les sites côtiers du Golfe à Khor (Qatar), al-Markh (Bahrayen), Dosiriyah (Arabie Saoudite) et Hamriyah (Emirats arabes unis) pratiquaient l’échange commercial avec les régions intérieures, avec la Mésopotamie et avec l’Iran. Les pêcheurs de la côte fournissaient des produits de la mer aux régions de l’intérieur. Les fragments de poteries peintes,trouvés à Oman et dans d’autres contrées, sont originaires de la Mésopotamie, du style dit Obeid (1).  A Ras al-Hamra et ses environs, les fouilleurs ont trouvé le sorgho, une plante d’origine africaine qui a, sans doute, pénétré via les sites côtiers. Sur le même site, le bitume, venant de Bahrayn, est employé pour le calfatage des bateaux ; les analyses botaniques montrent la présence de quelques échantillons de bois non locaux, provenant vraisemblablement du Pakistan (2).

A Oman, on a trouvé un grand nombre de tombes. Au cours du IIIème millénaire certaines tombes deviennent monumentales, cela nous donne une idée de la structure sociale. Quant à l’habitat, il correspondait à des modules utilisés, chacun, par un groupement familial. On cultivait le blé, l’orge et le sorgho. On trouve aussi des palmeraies, des légumes et des fruits.  

En dehors de ces villages et de ces sites, la péninsule, qui englobe le Croissant fertile, fut un réservoir inépuisable de nomades qui, pour des raisons de dessèchement progressif de la péninsule, entreprirent plusieurs vagues de migration vers les vallées du Tigre et de l’Euphrate, on les a appelés “les Akkadiens “; vers les rivages de la Syrie/Liban/Palestine, on les a appelés “les Cananéens “(3) et vers la Syrie intérieure, on les a appelés “les Amorites”. Quant aux textes les plus anciens, trouvés par les archéologues qui mentionnent ces populations, ils remontent au troisième et au deuxième millénaires av. J.C, ils proviennent de la Mésopotamie et de l’Egypte des Pharaons.

Notons que les deux premières écritures sont inventées au quatrième millénaire en Mésopotamie et en Egypte. La première est née vers 3300 avant l’ère chrétienne en basse Mésopotamie, c’est l’époque des Dynasties Archaïques et des Cités – Etats à Sumer. Les plus anciens exemples de cette écriture proviennent d’Uruk. Ils étaient pictographiques au début mais progressivement ils deviennent idéographiques pour être ensuite remplacés par des mots ou syllabes en écriture cunéiforme. Les premiers exemples qui nous sont parvenus de la première période de l’écriture sont des inscriptions royales. Les textes trouvés, qui proviennent de cette époque, sont de simples inscriptions qui donnent très peu d’informations. Ils ne citent que le nom du roi et une dédicace à un dieu. Pour trouver des textes plus intéressants, il faudra attendre l’accession au trône de Sargon d’Akkad (Sharrumkïn en akkadien) en 2334 av. J.C., qui marque la fin de la période du Dynastique Archaïque en Mésopotamie. C’est à ce moment là que les premières inscriptions historiques de la région sont apparues.

Sargon d’Akkad connu dans la Bible sous le nom de Sargon d’Agadé est le premier roi de la dynastie akkadienne. Il adapte l’écriture sumérienne à sa langue sémitique : l’akkadien. Dans le récit concernant son règne, on évoque les liens commerciaux des Akkadiens avec les pays lointains :

« Les navires de Meluhha, de Magan et de Dilmun venaient accoster au quai d’Agadé. A Tuttul (vraisemblablement Tell Bi’a, au confluent du Balikh et de l’Euphrate), Sargon vint adorer le dieu Dagan qui lui avait donné pouvoir sur le Haut Pays (la Syrie occidentale), Mari, Ebla, Yarmuti, jusqu’à la Forêt de Cèdres et la Montagne d’Argent. » (4).

Magan (Makkan) et Dilmun se trouvent sur la côte orientale de l’ Arabie Saoudite. Meluhha est identifié avec la vallée de l’Indus et la civilisation de Harappa (5). Makkan est identifié avec Oman, plus précisément avec les montagnes omanaises (6). Dilmun, qui se trouve entre la Mésopotamie et Makkan, est identifié avec le Bahrain et l’île de Failaka. Il est vrai que ces rapports commerciaux entre la Mésopotamie, la côte orientale de la Péninsule et la Vallée de l’Indus existent depuis la période de la Dynastie Archaïque, mais c’est la première fois qu’un texte les mentionne.

De par sa situation géographique, Dilmun apparaît, donc, comme une étape obligatoire du passage vers Makkan et la Mésopotamie, mais aussi vers l’Iran. Les fouilles archéologiques sur ces îles ont démontré l’existence d’un genre d’habitat différent de celui de Makkan. Des tombes royales (des grands tumuli) de 15 mètres de hauteur et de 45 mètres de largeur sont découverts près du village de ’Ali. Des monuments ont été identifiés comme des temples à Bahrayn (Barbar, Diraz) et à Faïlaka. Selon les archéologues danois qui ont fouillé l’île (7), le temple de Faïlaka était bien dédié à l’Inzak du mythe sumérien, celui de Barbar pouvait être le temple du dieu solaire sémitique Shamash. Toutefois, nous ne savons rien sur l’organisation politique et administrative du pays. Les textes sumériens et akkadiens du troisième millénaire ne mentionnent que des marchands, jamais des souverains. A travers ces textes, nous découvrons que tous les noms Dilmunites mentionnés sont des noms sémitiques (8).

Au 3ème millénaire, Dilmun est avant tout un pays de marchands qui ont réussi à imposer une certaine suprématie de commerce maritime dans le Golfe. Certains chercheurs les ont comparés aux Phéniciens. Il est aussi intéressant de rappeler le rôle de Dilmun dans les textes religieux sumériens. Le récit du mythe d’Enki et Ninhursag y place la création du monde. Enki (Dieu sumérien, le nom signifie seigneur de la terre) fait de cette contrée sa résidence et un jardin disposant d’abondantes ressources pour le bonheur de Sumer.  L’Epopée de Gilgamesh qui décrit le Déluge, raconte que le héros de l’Arche, appelé Ziusudra / Atrahasis / Uta – Napishtim / (alias Noé), s’est établit à l'embouchure des Grands Fleuves, dans le Jardin de Dimun en compagnie d’Ea, après qu’Enlil le dieu suprême lui ait accordé l’immortalité.

Dans une autre inscription, le roi Akkadien Man-Ishtushu, fils de Sargon, raconte avoir mené une expédition à travers le Golfe jusqu’aux mines d’argent contre 32 villes ou forteresses et avoir rapporté des blocs de pierres pour faire des statues.

Il s’agit  sans aucun doute de la diorite noire qu’on trouve à Oman et dont les rois d’Akkad firent usage pour leurs statues.

Naram-Sîn, le roi-dieu, fils de Man-Ishtushu, affirma, lui aussi, avoir organisé une telle expédition et avoir vaincu Manium, seigneur de Makkan. Il est également intéressant de savoir que Sin est le dieu astral de la lune et l’une des divinités principales du panthéon sémitique occidental, son nom vient du sumérien Zou-en, identifié à Nanna, le dieu lunaire de la ville d’Ur. Il fut le dieu de ces populations.

Après la chute de l’Empire Akkadien, c’est l’ère néo-sumérienne qui commence. Le personnage le plus célèbre de la dynastie qui régnait à Lagash, de l’époque néo-sumérienne, fut le souverain lettré Gudea (2141-2122), qui se présenta comme le modèle du groupe intellectuel des scribes. Selon son récit, il reconstruisit quinze temples à Girsu, qui devient le centre administratif de l’Etat de Lagash. Le plus important d’entre eux était le temple du dieu de la ville : NinGirsu. Dans deux longs textes, inscrits sur de grands cylindres d’argile, Gudea raconte l’histoire de la construction. Il avait d’abord eu un rêve dans lequel NinGirsu lui annonçait que le temple devait être rebâti et lui révélait le plan du bâtiment. Gudea purifia le site, l’entoura de feux et ensuite, selon son récit, fit venir des artisans et des matériaux de très loin pour construire le temple :

« D’Elam vinrent les Elamites, et de Suse les Susiens. Magan et Meluhha rassemblèrent du bois de leurs montagnes… etc. » (9).

Gudea fut le contemporain d’Utu-hegal, roi d’Uruk (2119-2113), et de son successeur le célèbre Ur-Nammu, fondateur de la 3ème Dynastie d’Ur (2112-2004), ultime renaissance de la civilisation sumérienne. Ur- Nammu portait les titres « d’ Homme puissant, Seigneur d’Uruk, Seigneur d’Ur, Roi de Sumer et d’Akkad.». Il s’inspira directement de l’exemple d’Akkad pour organiser un empire au sein duquel les sémites et leur langue tendaient à s’imposer. Sous son règne, Sumer connaît une période d’expansion commerciale vers le golfe, principalement la côte orientale de la péninsule arabique.

Ici, il faut s’arrêter un peu pour parler de ce commerce international maritime. Au long de la route commerciale du Golfe se trouvaient, comme nous l’avons vu, les Etats de Dilmun, Makkan (Magan) et plus loin Maluhha. D’après les sources sumériennes, le bois d’œuvre était importé d’Inde à Makkan qui était connu comme chantier naval dans lequel les charpentiers construisaient de grands navires. Les propriétaires et les armateurs des navires étaient des marchands. Les habitants de la contrée étaient les fournisseurs de certaines marchandises, de main-d’œuvre et des marins. Ces derniers ont été les pionniers de la navigation dans l’océan indien et l’élément dominant pour la partie occidentale du bassin.

Quant à Dilmun, que nous appelons aujourd’hui Bahrayn, un port d’échange, parfaitement équipé, avait été créé. « C’est vers lui que les marchands mésopotamiens faisaient voile avec des cargaisons de textiles, de laine, d’objets de cuir et d’huile d’olive ; au retour, leur cales étaient surtout remplies de cuivre en lingots, mais aussi de cuivre travaillé, de pierres précieuses, d’ivoire et de bois rares.»(10)   Le cuivre vient de Makkan, où des mines de ce métal existent encore aujourd’hui.

Parmi les tablettes d’argile sumériennes trouvées à Ur, il y a une qui semble être la plus ancienne lettre de réclamation d’un client mécontent, une lettre dont la date se situe entre 2000 et 1750 avant l’ère chrétienne. Ea-Nasir, marchand à Ur, ayant livré une cargaison de cuivre de Dilmun écrit : « Qui suis-je donc pour que vous me traitiez de cette manière et m’offensiez ainsi ? Qui d’entre les marchands de Telmun (Dilmun) a jamais agi de telle façon ? » (11).

Les fouilles à Bahrayn ont révélé l’existence d’une civilisation prospère et cela depuis les premiers siècles du 2ème millénaire. La poterie rouge de Barbar, de nombreux tumuli et des sceaux cachets caractérisaient cette culture. Les fouilleurs ont trouvé quelques 200 000 tumuli sur l’île de Bahrayn et d’autres encore sur le continent arabe. Les sceaux cachets sont connus sous le nom de sceaux du Golfe, on en a trouvé aussi à Suse et en Mésopotamie du sud.

Pour une raison inconnue, ce commerce étonnamment étendu et développé mourut peu après 1750 et ne reprit qu’au début du premier millénaire avant l’ère chrétienne. 

En ce qui concerne la côte occidentale de la Péninsule, c’est l’Egypte qui nous apprend ce qui se passait.

Les Egyptiens consommaient ou brûlaient sur les autels des dieux d’énormes quantités d’encens et de myrrhe. Ces produits furent importés d’une région que les pharaons appellent Pount et qu’aujourd’hui nous connaissions sous les noms d’Hadramaout (l’Arabie heureuse) et de Somalie. Les Egyptiens n’exploitaient pas eux-mêmes ces produits, ils les faisaient exploiter par les gens du pays et se rendaient en un lieu, toujours le même, où ils pouvaient négocier utilement.

Durant des siècles, ces marchandises acheminées par voie de terre, longent la côte occidentale de la Péninsule arabique et passent par toute une chaîne de commerçants, ce qui augmentait leur prix. Les Pharaons, pour réduire le nombre d’intermédiaires, entreprirent une œuvre gigantesque : construire une route de Thèbes à la mer rouge à travers le désert, la route longeait une gorge connue sous le nom de Wadi Hammamat. C’est sur cette côte désertique de la mer rouge que les Pharaons installèrent leurs chantiers maritimes, construisirent une flotte commerciale, aménagèrent des ports pour contrôler le commerce avec le sud de la Péninsule arabique (12).

La plus ancienne trace qui nous soit parvenue de ce commerce maritime vers Pount remonte à la période de l’Ancien Empire et plus exactement à l’époque du pharaon Sahourê de la Ve dynastie, aux alentours du XXVe s.av. J.C. telle que mentionnée au verso de la pierre de Palerme (13) , ainsi que sur les blocs retrouvés sur le site funéraire du roi à Abousir.

A l’époque du Moyen Empire, vers 1950 avant l’ère chrétienne, sous le règne de Mentouhotep III (XIe dynastie), le scelleur (porte sceau) royal Henou reçut l’ordre de se procurer de l’encens frais. Il partit de Coptos avec une troupe de trois mille hommes pour atteindre le port et prendre le navire à la mer rouge. Après une navigation, il arriva à l’autre rive de la mer rouge, les rives du pays du dieu, d’où il rapporta l’encens demandé (14).

D’autres inscriptions datées du règne de Sésostrie 1er mentionnent d’autres expéditions : celle d’Atefoqer et celle d’Ankhou. A cela s’ajoute la stèle de l’émissaire Nebsou commémorant un voyage vers Pount sous le règne d’Amenemhat III.

Plus tard l’Egypte vit des périodes difficiles, la guerre civile divise le pays, la route du Wadi Hammamat est abandonnée, les ports et la flotte ne sont plus entretenus. Les caravanes d’encens reprennent la route terrestre et retrouvent le système des intermédiaires.

En fait, pendant les deux derniers siècles du IIIème millénaire et les deux premiers siècles du IIème millénaire, non seulement l’Egypte mais l’ensemble du Proche-Orient est gagné par le déclin. En Mésopotamie, l’effondrement de l’Empire Akkadien et la chute de la dernière dynastie de l’époque néo-sumérienne ont laissé place à de petits royaumes, engagés les uns contre les autres dans des conflits incessants. Cependant, Au nord de la Mésopotamie, une dynastie indépendante d’origine locale s’était constituée au XXème s. dans la cité d’Assur (ou Ashur). Au Centre, les Amorrites s’installent à Babylone. Ces derniers contrôlent déjà la plupart des grandes cités du levant. Mais le sud de la Mésopotamie échappe à leur contrôle. Les villes du sud se vident de leurs populations. Les Kassites, malgré leurs efforts, ne réussissent pas à faire renaître la région. Cet effondrement de la région correspond à l’arrêt des échanges commerciaux dans le Golfe, qui est consécutif à la disparition de la civilisation de l’Indus.

Au début du Ier millénaire, l’Assyrie, en situation de force, part à la conquête des territoires habités par les Araméens, à l’ouest de son territoire.  Les Annales royales assyriennes, écrites en cunéiforme, racontent que le roi Salmanazar III (858-823 av. J.-C.), pendant la sixième année de son règne, c'est-à-dire en 853 av. J.-C., remporta, lors de la bataille de Qarqar (la bataille eut lieu à quelques kilomètres de Qarqar, au nord de l’actuelle ville de Hama en Syrie), une victoire militaire écrasante contre une coalition dirigée par Biridri (connu dans la Torah sous le nom de Ben Haddad), roi araméen de Damas. La coalition est composée des rois araméens (il y en avait douze) qui régnaient sur les villes syriennes, de Akhab, roi d'Israël, des princes phéniciens, et du roi Gindibou (ou Gindib) de l’Emirat arabe du Qédar (oasis de Duma/Dumat al-Djandal), dans le désert de l'Arabie du Nord. Le texte assyrien ne désigne à ce moment-là, ni une ethnie ni une race mais un contingent composé de quelque mille méharistes avec leur chameaux sous la direction d’un chef appelé Gindibu du pays de ‘arbi. Il dénomme les méharistes des ‘arabù. C’est la première mention écrite de ce qui deviendra le mot « arabe ».

Concernant la prononciation du mot assyrien ‘arabù, il faut faire attention à la première lettre du mot, c’est un ‘Aïn’ sémitique symbolisé par ‘, le a qui suit est une vocalisation. Cette lettre (le Aïn) n’existe que dans les langues sémitiques, ce n’est  donc pas la lettre A de l’alphabet latin. Ainsi, il est important de se rappeler que la langue assyrienne est une langue sémitique, c’est-à-dire qu’elle fait partie de ce groupe de langues qui présente un système où la racine des mots est composée de consonnes, généralement de trois consonnes.

Quant à son écriture, cunéiforme, elle est syllabaire, l’écriture alphabétique sémitique n’est pas utilisée par les Assyriens. Ainsi, la multiplication des valeurs phonétiques de chaque syllabaire ne nous permet pas de savoir avec exactitude la coloration vocale du mot, nous ne savons pas si c’est ‘arabù ou erebù ou ‘eribù etc.  Dans tous les cas, le mot est composé, si nous utilisons la règle de l’Alphabet sémitique, de trois consonnes : ‘ (Aïn) + r (roulé) + b. Les deux voyelles qui se trouvent avant et après le r ne sont que des vocalisations ; la grammaire arabe actuelle les dénomme des fathas (ou voyelles brèves), le ù  (ou) final est la marque de la déclinaison.

En fait, le texte royal de Salmanazar III nous pose un véritable problème lorsque il dénomme les méharistes des « ‘arabù », car nous ne savons pas le sens exact du mot. Les inscriptions épigraphiques et les annales du roi assyrien, qui décrivent le conflit et mettent à jour un certain nombre de détails concernant l'adversaire, différencient les Araméens (Ahlamû) des Arabes.

Au moins deux interprétations sont avancées par les spécialistes. Pour certains archéologues et linguistes, il s’agit des habitants du désert que la langue arabe nomme Badou (Al-Badou) ou A’râbe (Al-A’râbe) qui s’écrit avec un Alif (A long) pour commencer et un autre A long après le r. Pour d’autres, le mot signifie « les occidentaux » ou «ceux qui vivent là où le soleil se couche », c’est-à-dire ceux qui vivent à l’ouest de l’Empire assyrien. Expliquons ces deux définitions :

Pour les premiers, les « Arabes » de l’époque du roi Salmanazar III étaient organisés en une sorte d'émirat dans un désert nommé « Al-Bâdia », situé aux confins de l'Arabie et de la Syrie et adjacent au territoire assyrien. Certains chercheurs, en se basant sur la langue syriaque, ont traduit le mot par « les hommes du désert ». Dans ce contexte, la traduction littérale du mot signifie « Bédouins » (en arabe Al-Badou, singulier Al-Badaouî), ou les habitants d'Al-Bâdiya. Cette dénomination désignait donc à ce moment là, exclusivement, les bédouins organisés en émirat dirigés par Gindibou et ne concernaient pas les autres populations ou tribus installées dans d’autres régions de la péninsule arabique.

Quant à ceux qui ont proposé la définition selon laquelle le mot erèbù (eràbum-erèbum) signifie Ouest, ils se fient à une pratique probablement antérieure, établie par l’akkadien, suivie par l’assyrien soit « ‘Ereb = devenir sombre » ou «‘Ereb shamas » : coucher du soleil. Les grands dictionnaires et manuels de l’Akkadien et de l’Assyrien confirment le même sens (15). Ce ‘ereb commence, comme dit précédemment, non par une voyelle mais par l’équivalent de la consonne « aïn », son contracté émis à la base de la gorge. A cette époque, même si l’on suppose que la langue parlée possède des nuances de prononciation, l’écriture, elle, n’a qu’un seul signe pour énoncer ce qui sera plus tard, en langue arabe, le « aîn » et le « ghaïn » qui, lui,  se prononce comme le « r » français moderne, c'est-à-dire doux, non roulé et non frotté. Actuellement la langue arabe utilise le « aïn » pour le mot « arabe » et le « ghaïn » pour désigner l’ouest « ghareb » (Maghreb : les pays du couchant). Cela nous donne une clé : «’ereb » signifie « l’ouest » ou « ceux de l’ouest ». Et, « ceux qui sont à l’ouest », entendre, à l’ouest des cités, sont, évidemment, livrés aux déserts.

Cela a pu prendre racine dès la formation des cités états, lorsqu’il fallait un permis de travail pour s’approcher ou vivre dans la cité. A l’ouest de l’Euphrate, c’était le désert, c'est-à-dire : la terre sans cités. Que l’adjectif leur soit resté, que le mot ait désigné « les hommes du désert » semble logique, et même que ces hommes du désert aient été confondus avec leur mode d’habitat, la tente, participe d’une pratique linguistique courante. Si l’on se souvient que la grande révolution du mode de vie, apportée par le dressage et la domestication du chameau puis du dromadaire, intervient environs 3000 ans av.J.C., avec un enregistrement de confirmation au douzième siècle avant l’ère chrétienne, il est normal qu’au neuvième siècle, sous le règne du roi assyrien salmanazar III, le mot « A’râbe » ait désigné des bédouins méharistes. A ce moment là, l’adjectif indique à la fois une façon de vivre et une spécialité professionnelle. Cela se confirme lorsqu’ on regarde ce mot dans les textes les plus anciens de la langue arabe. A titre d’exemple, le Coran (texte du VIIème s. de l’ère chrétienne) emploi le mot A’râbe pour désigner principalement ceux qui habitent dans le désert, et le mot ‘arabe quand il parle de la langue.

Voici les citations de la sourate At-Tawbah (le désaveu ou le repentir) n°9 :

« Et parmi les “A’râbes” (Bédouins), certains sont venus demander d’être dispensés (du combat). …» verset 90. « Les “A’râbe” (les bédouins) sont plus endurcis dans leur impiété et dans leur hypocrisie, et les plus enclins à méconnaître les préceptes q’Allah a révélés à son messager. Et Allah est Omniscient et Sage. » Verset 97. « Parmi les “A’râbe” (les bédouins) certains prennent leur dépense (en aumône ou à la guerre) comme une charge onéreuse, et attendent pour vous un revers de fortune. Que le malheur retombe sur eux) ! Allah est Audient et Omniscient. » Verset 98. «  (Tel autre,) parmi les “A’râbe” (les bédouins), croit en Allah et au jour dernier … » Verset 99 (16)

Concernant le mot ‘arabe, voici quelques citations :

«  Nous savons parfaitement qu’ils disent : “Ce n’est qu’un être humain qui lui enseigne (le Coran)”. Or, la langue de celui auquel ils font allusion est étrangère (non arabe), et celle-ci est une langue arabe bien claire. » Sourate An-Nahl (les abeilles) n° 16, verset 103.

« Nous vous l’avons fait descendre, un Coran en (langue) arabe, afin que vous raisonniez. » Sourate Yusuf (Josef) n°12, verset 2.

« Ainsi l’avons-Nous fait descendre (le Coran) (sous forme) de loi en arabe. Et si tu suis leurs passions après ce que tu as reçu comme savoir, il n’y aura pour toi, contre Allah, ni allié ni protecteur. » Sourate Ar-Ra’d (le tonnerre) n° 13, verset 37.

« en une langue arabe très claire. » Sourate Ash-Shu’arà (les poètes) n° 26, verset 195.

« Et avant lui, il y avait le Livre de Moïse, comme guide et comme miséricorde. Et ceci est (un livre) confirmateur, en langue arabe, pour avertir ceux qui font du tort et pour faire la bonne annonce aux bienfaisants. » Sourate Al-Ahqàf n° 46, verset 12.

Si l’emploi du mot « A’râbe » (A’rabi ou ‘urbi, au singulier), et son sens, reste le même, c’est-à-dire qu’il désigne principalement les bédouins, le mot «‘arabe» qui qualifiait, représentait, la langue utilisée, va évoluer pour devenir le qualificatif de ceux qui la parle, principalement des habitants des villes, mais aussi tous ceux qui ont adopté la langue arabe et sa culture comme langue et mode de vie.

Bien des points mériteraient recherche : comment expliquer la proximité linguistique entre l’arabe, le proto - sémitique et la vieille langue akkadienne ?

Le système actuel de ce que nous appelons «voyelles brèves » en arabe est le miroir exact de celui du proto – sémitique. (17) Fidélité, au niveau des sons et du vocabulaire, à travers les siècles, à cette langue akkadienne alors que l’araméen, issu de la même souche va évoluer et se distinguer : la langue arabe serait-elle une évolution de l’akkadien? Si cette langue arabe va utiliser l’écriture nabatéenne qui découle de l’araméenne avant que de s’inscrire en écriture propre, depuis quand la langue vocale était-elle utilisée ? Où était-elle parlée? Par qui ? Le Coran, au VIIe siècle évoque « une langue bien claire », ce ne peut être le fait que d’une langue assez ancienne…

Autant de questions auxquelles les chercheurs à venir pourront probablement répondre…

Références bibliographiques:

1)   K. Frifelt, “A possible link between the Jemdet Nasr and the Umm an=Nar Graves of Oman”, The Journal of Oman Studies, 1975, vol 1, p. 67 et suivantes
2)  Voir Serge Cleuziou, Mémoires d’Euphrate et d’Arabies, collectif, éd. Hatier, Paris 1991, p. 56 et suivantes
3)  L’Arabie avant l’Islam, collectif, chapitre écrit par … p. 11 et suivantes.
4) Michael Roaf, traduit de l’anglais par Philippe Talon, Atlas de la Mésopotamie et du proche orient ancien, éd. Brepols, p.97.
5) Harappa est l’une des deux plus importantes agglomérations de la civilisation de l’Indus (2500-1800), situé prés de la Ravi au Punjab pakistanais. Les fouilles récentes révèlent l’ampleur des occupations antérieures à la civilisation de l’Indus dès la fin du IV e millénaire av. JC.
6) G.W. Goettler, N. Firth, C.C. Huston, A preliminary Discussion of Ancient Minning in the Sultanate of Oman, The journal of Oman Studies, 1976, vol 2, p. 43 et suivantes.
7) Voir Yves Calvet, L’île de Failaka, Archéologie du Koweït, collectif sous direction de Geneviève Galliano, 2005, p. 41 et suivantes
8) Voir aussi Mémoires d’Euphrate et d’Arabies, p.58 et suivantes
9) Michael Roaf, p.99
10) CASSON Lionel, Les marins de l’antiquité, hachette, paris, 1961, p. 17
11) Idem, p.19
12) Voir idem, p. 19 et suivantes
13) La pierre de Palerme est un document historique et archéologique conservant une partie des annales royales de l’ancien empire, conservé au musée de Palerme.
14) MONTET Pierre, l’Egypte éternelle, des origines à Alexandre le Grand, p.134
15) Voir: Collectif, the Assyrian Dictionary, 25 volumes, University of Chicago. Voir aussi René LABAT et Florence MALBRAN-LABAT, Manuel d’Epigraphie akkadienne
16) Voir aussi Sourate Al-Fath (la victoire eclatante) n° 48, verset 11 et Sourate Al-Hujuràt (les appartements) n° 49, verset 14
17) Voir à ce sujet l’oeuvre collective: An introduction to the comparative grammar of the Semitic languages, éd. Otto Harrassowitz, 1980